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 Country by country - Morocco
 2007  original report

edited report

 

Une protection sociale en mal de gouvernance

Larabi Jaïdi
Espace Associatif

0. Introduction

En ce début du XIXème siècle, le Maroc éprouve des difficultés à instaurer à la fois la prospérité et la cohésion sociale. Une cause de ces difficultés réside dans le retard accumulé dans la prise en charge du social. Depuis plus d’une décennie, plusieurs réformes ont été impulsées dans le domaine social. A titre d’exemple, l’adoption de la loi sur l’Assurance Maladie Obligatoire et la réforme du Code de la famille apparaissent comme des avancées sociales notables. Toutefois, les progrès enregistrés en matière de développement humain sont à nuancer: l’analphabétisme est répandu; les progrès n'ont été ni uniformes ni harmonieux (inégalités entre genres et entre régions) ; l’Indice de Développement Humain classe le Maroc dans une position peu enviable au 126ème rang (2003). L’impact des réformes sur les conditions de vie de la population demeure encore peu visible. Le défi majeur auquel est confrontée la politique sociale au Maroc réside dans la gouvernance des programmes.

Le Maroc est partie prenante de nombre d’engagements internationaux. Il a adhéré à la Déclaration du Millénaire en s’engagent à intégrer l’approche « Droits humains » et l’approche genre dans les politiques publiques. Cet engagement exige le renforcement des capacités de l’Etat pour assurer la promotion et la protection des droits humains ; l’élaboration des politiques publiques en tenant compte de la capacité des titulaires de droits à faire reconnaître leurs droits; en assurant le suivi et l’évaluation de l’action publique afin que ces droits soient pleinement réalisés. Si diverses mesures ont été prises pour améliorer la situation de la femme, dont l’adhésion du Maroc à la Convention internationale pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW), l’institutionnalisation de l’approche genre reste à consolider.


1. L’accès à la santé : des dysfonctionnement préjudiciables à l’équité des soins

La politique de la santé mise en œuvre par le Maroc s’inscrit dans le cadre de la stratégie universelle «Santé pour Tous» à laquelle le Maroc a souscrit. Toutefois, l’accès de la population aux soins de santé rencontre des obstacles liés aux dysfonctionnements du système de soins dont notamment:

La persistance d’un état de santé de la population insatisfaisant : une mortalité infanto-juvénile et maternelle élevée, une survivance de maladies transmissibles (la tuberculose avec 30 000 cas par an) et des affectations maternelles et périnatales (le retard de croissance touche 27% des enfants en milieu rural et 13% en milieu urbain, et l’insuffisance pondérale 12% en rural et 3,3% en urbain) ;l’émergence des maladies non transmissibles favorisée par des changements dans les modes de vie ( maladies de l’appareil circulatoire avec 17,4% de l’ensemble des années de vie perdues par décès prématurés, des tumeurs avec 6,7%, des maladies de l’appareil respiratoire avec 4,6%,…); le défi de la prévalence du SIDA qui est en hausse croissante notamment parmi la population féminine (environ 50% pour les cinq dernières années pour 20% de 1986 à 1990)
Les inéquités de l’offre et de l’accès aux soins : malgré les efforts entrepris, des dysfonctionnements du système de santé subsistent à travers : les déficits en encadrement et équipement des structures d’offre de soins; les difficultés de l’accessibilité géographique dans certaines zones : près de 31% de cette population se trouve à plus de 10 kilomètres d’une formation sanitaire.
Des mécanismes de financement de soins peu développés avec l’insuffisance du budget alloué à la santé (5% du budget général de l’Etat), accentuée par la prédominance des crédits de fonctionnement (70%du budget total), l’ inadaptation des critères d’allocation des ressources entre les postes de dépense (réseau hospitalier, ambulatoire, formation…) ; la faiblesse du niveau des dépenses de santé et son financement à hauteur de 53% par les ménages ; une qualité peu satisfaisante des services de santé : (mauvais accueil, longue attente, examen superficiel, prescriptions irrationnelles). pénurie des médicaments; la faiblesse de la couverture par l’Assurance –Maladie. (15% de l’ensemble de la population).

La nouvelle loi sur l’Assurance Maladie Obligatoire ouvre des perspectives quant à l’extension de la couverture des soins à une population plus large. Etendue à tous les salariés du secteur public et privé, ses dispositifs s’appuient sur les principes de solidarité et d’équité, la généralisation à terme de la couverture; l’interdiction de toute discrimination due à l'âge, au sexe, à la nature de l’activité, au niveau et à la nature du revenu ou aux antécédents pathologiques. Toutefois, l’évolution du niveau du panier des soins et du taux de couverture des dépenses reste assujettie aux conditions d’équilibre financier du système. Des formules d’assurance s’adressant aux travailleurs indépendants ont été mises en place par l’Etat en y associant le système bancaire et les organismes de micro-crédit dans l’attente d’une extension du régime de l’AMO à ces catégories spécifiques. Un projet de loi est en cours de gestation pour faire bénéficier les personnes économiquement faibles qui ne sont couvertes par aucun des régimes d'assurance maladie obligatoire d’un régime d’Assistance Médicale (RAMED). Le projet bute encore sur les conditions de mise en œuvre : l’identification des bénéficiaires,
la contribution partielle des populations, la réforme de l’hôpital et l’implication des collectivités locales à son financement.


2. La retraite : une couverture très limitée

Le secteur de la retraite au Maroc se compose essentiellement de 10 régimes de retraite. Le taux de couverture des régimes de retraite au Maroc demeure faible : en 2005, les principales caisses de retraite (Caisse Nationale de la Sécurité Sociale, Caisse Marocaine des Retraites, RCAR et Caisse Interprofessionnelle Marocaine des Retraites) couvraient 25,6% de la population active totale. Contrairement à l’idée reçue sur la générosité des régimes, la prestation moyenne par pensionnaire reste très modeste. Elle demeure en deçà du Salaire Minimum Garanti. Le système de retraite est confronté à des problèmes qui fragilisent son équilibre financier et compromettent à terme son efficacité et sa viabilité.

Ces différents problèmes peuvent être résumés dans : i) l’inexistence d’une loi cadre portant organisation du secteur de la retraite ; ii) l’absence d’une tutelle unique et une insuffisance du contrôle ; iii) des cotisations faibles (5%) comparativement à d’autres pays (Portugal 35 %, %, Brésil 30 %, Turquie 20%) et de plus en plus insuffisantes pour financer les prestations ; iv) un déficit en gouvernance des Caisses de retraite ; v) une incohérence dans la coordination des régimes de retraite

Le système de retraite risque de connaître de sérieux problèmes d'équilibre. On pense que dans les trente ans qui viennent, le rapport démographique des régimes de retraite va subir une dégradation. Sur la base des projections démographiques, la solvabilité future du système de retraite a été mise en question et la confiance du public quant à la capacité du système à rem­plir ses engagements pourrait consciemment ou inconsciem­ment se transformer en défiance.  Les conséquences négatives du facteur démographique sur l'équilibre à long terme des systèmes de retraite ne peuvent être atténuées que moyennant une croissance économique forte et durable. Compte tenu de l'effritement des formes de solidarités traditionnelles, la retraite au Maroc se doit d'élargir son champ et de conquérir son droit de cité au sein de la société.


3.L’état de la pauvreté

Le Maroc comptait en 1999 une population de près de 5,2 millions vivant au-dessous du seuil de pauvreté. L’indice de la pauvreté montre que 19,0% de la population vivaient en état de pauvreté en 1999 et que celle-ci était nettement plus élevée en milieu rural qu’en milieu urbain (27,4% contre 12%). Les pauvres ont des caractéristiques communes : une famille nombreuse (70% des familles ont plus de cinq enfants); un niveau d’éducation faible ; le manque d’avoirs et plus particulièrement de terres cultivables. L’incidence du chômage parmi les pauvres est importante: 30% en milieu urbain. L´incidence de pauvreté parmi les enfants (au-dessous de l´âge de 15 ans) est presque une fois et demi plus élevée que parmi les adultes – environ 44% des pauvres sont des enfants âgés de moins de 15 ans. La distribution de l´incidence de la pauvreté selon le sexe montre une tendance à la féminisation de la pauvreté.

Plusieurs groupes vulnérables demandent un ciblage pour l´amélioration de leur situation. Il s’agit notamment :

des enfants : i) des enfants au travail dont le nombre est estimé à 600.000; ii) des enfants de la rue exposés à toutes les formes de violences physiques et sexuelles; iii) les enfants mendiants (estimé à 500.000). Tous sont victimes de l´échec scolaire ; de l´exode rural ; des attitudes sociales favorables au travail de l´enfant.
des femmes veuves et divorcées et les mères célibataires : les ménages dirigés par des jeunes femmes sont assujettis au phénomène de pauvreté beaucoup plus que les ménages dirigés par des hommes ; le statut juridique et les droits successoraux semblent être des facteurs de discrimination et de vulnérabilité des femmes.
des personnes handicapées : 4,3% des ménages vivant sous le seuil de la pauvreté sont menés par une personne handicapée et malade à l´échelle nationale.

A la fin des années 80, le Maroc a mis en place une stratégie sociale axée sur la lutte contre la pauvreté. Cette Stratégie de Développement Social (SDS) s'est articulée autour de quelques orientations principales: élargissement de l'accès des populations défavorisées aux services sociaux de base; accroissement des opportunités d’emploi; renforcement des programmes d'assistance et de protection sociales. Les programmes de lutte contre la pauvreté ont été intensifiés dans les années 95-2005. Ils visaient la promotion des activités génératrices de revenus et de l’emploi des jeunes. Les programmes sociaux (éducation, formation professionnelle, santé de base, eau potable, électrification, logement social) mis en place ont souffert de distorsions. La dispersion des actions, l'insuffisance de la coordination des programmes, la participation limitée des populations, l'absence de suivi et d'évaluation ont limité l'impact des efforts déployés.

L’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH), lancée en mai 2005, marque une volonté de réduire les déficits sociaux en particulier dans les quartiers urbains pauvres et les communes rurales les plus démunies. S’il est trop tôt pour mesurer l’ampleur de cet impact, il est néanmoins utile de repérer certains dysfonctionnements dans la mise en œuvre du programme : lenteurs dans la mise en œuvre des projets identifiés, saupoudrage des projets, logique de la dépense qui prend le pas sur la logique des résultats ; perturbations institutionnelles dans la mesure où les Comités de développement humain tendent à se substituer aux Conseils élus dans la décision 

L’activité du micro-crédit (MC) au Maroc occupe une place importante dans la politique sociale par l’importance de son impact sur l’exclusion, par le rythme de sa progression et, surtout, par les perspectives qu’elle offre. Globalement, en 2005, le secteur du micro-crédit détenait un portefeuille de près de 400 000 clients actifs dont 70% de femmes. L’impact du micro-crédit sur les bénéficiaires est sensible : i)une majorité des clients ont enregistré une augmentation de revenu; ii) la participation au programme favorise aussi une diversification des activités. Toutefois quelques observations montrent que : le micro-crédit sert essentiellement en tant que fonds de roulement ; ii) le secteur ne vise pas particulièrement les poches de pauvreté.


4 Le chômage et la précarité du travail

Le taux de chômage est à 11,2% en 2004. Il cache de grandes disparités aussi bien entre les deux milieux de résidence qu’entre les deux sexes et les niveaux d’instruction. Les deux dernières décennies ont été marquées par la montée et la persistance du chômage urbain, notamment celui des diplômés, et une forte hausse du chômage de longue durée (+ 12 mois) et de très longue durée (+ de trois ans) L’incidence du chômage est plus élevée chez les femmes (25,8%) que chez les hommes (17,4%)

Il n’existe pas de dispositif passif de lutte contre le chômage au Maroc. Le bilan des mesures de l’emploi n’est pas particulièrement satisfaisant : Ainsi, pour les stages de formation insertion, depuis 1993, à peine 29000 stages ont été réalisés ; le programme action-emploi n’enregistre pas de performance meilleures: l’insertion n’a concerné que 66000 jeunes diplômés ;

Le nouveau code de travail a modifié certaines dispositions de la réglementation du travail (délai de temps pour approuver une fermeture d’usine, fixation des barèmes des indemnités etc..). Toutefois, dans le fonctionnement réel du marché du travail on constate que : i) la législation du travail consacre la précarité : plusieurs catégories de salariés ne sont toujours pas couvertes par la législation du travail; la majorité des entreprises n’appliquent pas la législation de travail en matière de recrutement par des Contrats à Durée Déterminée, de licenciements des travailleurs, et de fermeture partielle ou totale ; les organes de contrôle de la législation du travail manquent de moyens
.

L’informel reste un cadre de prédilection de la précarité et de l’absence de protection : il emploie 20,3% de l’emploi total ; 12,4% de l’ensemble des unités de production informelles sont dirigées par des femmes, on y dénombre 2% seulement de travailleurs sous contrats ; Près de la moitié des unités ignorent la réglementation du travail (46.8%) et 61% des unités versent des salaires inférieurs au SMIG.


5 Enjeu et avenir de la protection sociale au Maroc

Le plus important régime de protection sociale est géré par la Caisse nationale de sécurité sociale. Un grand nombre d'entreprises échappent encore à l'immatriculation au régime. Plus de 67% des unités affiliées sont des micro-entreprises, n’employant pas plus de cinq salariés chacune. Seulement 38 % des déclarés effectuent les 12 mois de travail de l'année. Les prélèvements sociaux dans le secteur privé assujetti à la CNSS représentent à peine 1,6% de la richesse intérieure produite.  Les conditions dans lesquelles la sécurité sociale accomplit son rôle ne sont pas optimales. Le régime est resté figé sur des bases socioprofessionnelles étroites : difficulté à pénétrer le monde rural, celui de l'artisanat et des travailleurs indépendants. La modicité de certaines prestations, le problème des bas salaires sont une entrave à l'accomplissement des fonctions. Au niveau de la gestion, le laxisme qui a prévalu longtemps n'a pas favorisé une image d’efficacité de la Caisse. Il importe donc d'améliorer les systèmes de gouvernance, non seulement au niveau des instances démocratiques dans la sphère politique, mais aussi au niveau des institutions constitutives du système de la protection sociale où bon nombre de décisions primordiales à la sécurité humaine se prennent quotidiennement. De ce point de vue, une rénovation des dispositifs de décision, une réforme des méthodes de gestion et une refonte des programmes de ces entités publiques permettraient à ces institutions d’améliorer l’efficacité de leurs prestations et de créer une indispensable synergie entre les composantes du système. L’instauration de mécanismes de décision plus transparents instaurerait un climat de confiance entre les partenaires sociaux et améliorerait la protection de la population contre les risques économiques et sociaux.

Néanmoins, ni une politique de l’emploi, ni une politique sociale supprimant les poches de pauvreté et établissant un minimum de protection pour tous, ne peuvent se décréter. La protection sociale n’est pas que l’affaire de l’Etat et des institutions publiques; elle implique que la société dans toutes ses composantes se mobilise pour que la question sociale soit mieux prise en compte par les partenaires sociaux et que soit créées les conditions d’une insertion des populations délaissées. Elle nécessite une intervention plus active de la société civile. Au Maroc, la vie associative a vu l'émergence d'une nouvelle génération d'acteurs non- gouvernementaux. Les relations entre les associations et l’Etat évoluent d'une tendance imprégnée d'une méfiance mutuelle vers la reconnaissance d'une synergie possible de coopération. Toutefois, des contraintes à la participation de la société civile dans des partenariats de développement doivent être levées. Parmi celles-ci : le renforcement d’un environnement politique et juridique favorable à une plus large autonomie des ONG et à l’extension de leur participation aux stades de la conception, de la mise en œuvre et de l’évaluation des décisions susceptibles de répercussions sur les populations démunies.


L’Espace associatif[1] a utilisé la méthode participative suivante pour réaliser le présent rapport. Sur la base du plan proposé par l’expert, Monsieur Larbi Jaïdi, un panel de dix organisations[2] actives dans les domaines ciblés a été constitué. Le questionnaire a été envoyé par email à ces structures, de façon à ce qu’elles apportent leurs points de vue, en fonction de leurs activités et de leurs objectifs dans le domaine de la protection sociale. Ensuite, une réunion d’échanges entre les organisations et L. Jaïdi a permis de valider et compléter le document produit par ce dernier. De nouvelles propositions ont été formulées par email. Le document final a été présenté et à nouveau amendé et validé par les organisations au cours d’une deuxième réunion d’échanges avec L. Jaïdi.
Ultérieurement, un processus de réflexion et de propositions réunissant un plus grand nombre d’acteurs associatifs et non gouvernementaux marocains a été engagé autour de ce rapport, dans l’optique de mener des actions de plaidoyer et de communication sur la protection sociale au Maroc en octobre-novembre 2007.



Notes:

[1] Association fondée en 1996 pour renforcer et promouvoir le mouvement associatif marocain de développement démocratique.
[2] Les contributeurs-trices sont : Fatiha Daoudi, ADFM ; Saïd Makhon, Al Amana ; Ahmed Douraidi, ALCS ; Najat Razi, AMDF ; Mohamed Khattab, AMDH ; Abdelaziz Ameziane, Carrefour associatif ; Laïla Imerhrane et Amina El Gani, OMDH ; Abdellah Lefnatsa, UMT ; Abdellatif Ngadi, Transparency Maroc ; Abdesselam Aboudrar (structure ?).à confirmer).

E-mails: espasso@iam.net.ma, espasso@menara.ma Web: www.espasseassociatif.org

 

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